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Amour et sexualité en maison de repos : droits et limites

Dans le salon d'une maison de repos, une femme tenant un bouquet découvre son père âgé qui rit, main dans la main avec une autre résidente

Vous arrivez pour la visite du dimanche et votre père n'est pas dans sa chambre. Vous le trouvez au salon, la main dans celle d'une résidente que vous ne connaissez pas. L'aide-soignante sourit : « Ils ne se quittent plus. » Vous ne savez pas s'il faut vous en réjouir, vous en inquiéter ou demander des comptes à quelqu'un.

Peu de familles sont préparées à cette scène, et peu de maisons de repos en parlent avant qu'elle n'arrive. En 2019, un reportage de la RTBF sur la vie intime des résidents titrait sur « un tabou qu'il faut briser ». Le sujet devient plus délicat encore quand votre parent a une maladie d'Alzheimer, quand l'autre parent est toujours en vie, ou quand la nouvelle relation débouche sur un projet de mariage.

Voici ce que dit la loi belge, ce que la maison de repos peut et ne peut pas faire, comment se pose la question du consentement en cas de démence, et ce qui reste entre vos mains en tant qu'enfant.

Le désir ne s'arrête pas à l'entrée en maison de repos

L'idée que la vie amoureuse s'éteint avec l'âge ne résiste pas aux données. La plus grande enquête sur le sujet, publiée en 2007 dans le New England Journal of Medicine par l'équipe de Stacy Tessler Lindau, a interrogé plus de 3 000 Américains de 57 à 85 ans. Parmi les 75-85 ans, un sur quatre (26 %) déclarait une activité sexuelle avec un partenaire dans l'année écoulée. La proportion montait à 53 % entre 65 et 74 ans.

Il n'existe pas de chiffre belge fiable pour les résidents de maisons de repos. Les témoignages, eux, existent. Dans le reportage de la RTBF tourné dans une maison de repos d'Erezée, Brigitte Fache, 75 ans, racontait : « J'ai eu une aventure ici qui n'a pas abouti, mais ils m'ont laissée tranquille. » Le groupe Armonea a lancé un projet baptisé « L'amour n'a pas d'âge » pour former son personnel et les familles à ces situations.

Un homme et une femme âgés assis sur un canapé dans le salon d'une maison de repos, main dans la main, deux tasses de thé devant eux
Se tenir la main, partager un thé : pour beaucoup de résidents, la vie affective commence là.

La vie affective ne se limite pas à la sexualité. Pour beaucoup de résidents, il s'agit de se tenir la main, de s'asseoir côte à côte au repas, de recevoir une caresse, de compter pour quelqu'un. Après un veuvage ou des années d'isolement, une relation de ce type peut changer le quotidien d'une personne âgée.

Ce que dit la loi belge

En Wallonie, le sujet est inscrit noir sur blanc dans la loi. Depuis un décret du 14 février 2019, le Code wallon de l'action sociale et de la santé impose que le projet de vie de chaque maison de repos contienne « les dispositions visant à garantir le respect de la vie affective, relationnelle et sexuelle des résidents, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur identité de genre ». Vous pouvez demander à lire ce projet de vie : il doit dire comment l'établissement s'y prend.

À Bruxelles et en Flandre, nous n'avons pas trouvé de disposition aussi explicite dans les normes des maisons de repos. Le droit au respect de la vie privée, garanti par l'article 22 de la Constitution, s'applique en revanche partout, y compris en institution. La chambre du résident est son domicile : le personnel frappe et attend une réponse avant d'entrer, sauf urgence. Notre article sur les droits des personnes âgées en maison de repos détaille ces règles.

Aucun texte ne donne aux enfants un droit de regard sur la vie amoureuse de leur parent. Ni la loi, ni la convention d'hébergement, ni le fait de payer une partie de la facture.

Votre parent est lucide : la décision lui appartient

Si votre père ou votre mère a toute sa tête, sa vie sentimentale le regarde, comme elle le regardait à 40 ans. Il n'a besoin de l'autorisation de personne pour fréquenter quelqu'un, partager sa chambre ou passer la nuit avec une autre personne. La maison de repos n'a pas à vous demander votre avis, et le personnel, tenu à la discrétion, n'a pas non plus à vous tenir informé de la vie privée d'un résident capable de décider pour lui-même.

Votre malaise reste légitime. Voir son père tenir la main d'une autre femme que sa mère, même des années après son décès, peut réveiller un deuil, une jalousie, une impression de trahison. Ce malaise est le vôtre, et il mérite d'être entendu, auprès de vos proches, d'un psychologue ou de votre parent lui-même si la relation le permet. Il ne donne pas de droit sur la vie de votre parent.

Le plus utile est souvent le plus simple : en parler avec lui, sans interrogatoire, et proposer de rencontrer la personne. Beaucoup d'inquiétudes tombent quand l'inconnue devient une personne avec un prénom et une histoire.

Quand il y a une démence : la question du consentement

C'est ici que la situation devient vraiment difficile, pour les familles comme pour les soignants. Un diagnostic d'Alzheimer ne supprime pas, à lui seul, la capacité d'aimer ni celle de choisir. Une personne au stade léger ou modéré peut tout à fait savoir avec qui elle veut être et dire qu'elle ne veut pas. La sexologue Nathalie Dehard, qui forme le personnel des maisons de repos, le résumait ainsi dans le reportage de la RTBF : il faut d'abord vérifier que les résidents, y compris ceux atteints de démence, sont capables de dire non.

Le droit pénal belge pose le même cadre. Depuis la réforme du droit pénal sexuel entrée en vigueur le 1er juin 2022, l'article 417/5 du Code pénal définit le consentement : il doit être donné librement, il ne peut pas se déduire de la simple absence de résistance, et il peut être retiré à tout moment. Il n'y a pas de consentement lorsque l'acte est commis en profitant de la vulnérabilité d'une personne, due notamment à une maladie ou à une situation de handicap, qui altère son libre arbitre. Les travaux parlementaires précisent que la maladie seule ne suffit pas : il faut que l'auteur ait abusé de cette vulnérabilité.

Autrement dit, la loi ne dit pas qu'une personne atteinte de démence n'a plus droit à une vie sexuelle. Elle dit qu'on ne peut pas profiter de sa maladie. Entre les deux, il y a une zone grise que les équipes doivent évaluer au cas par cas, et qui change avec l'évolution de la maladie.

La frontière est difficile à tracer, et un procès américain l'a montré. En 2015, dans l'Iowa, Henry Rayhons, un ancien élu de 78 ans, a été poursuivi pour agression sexuelle sur sa propre épouse, atteinte d'Alzheimer et résidant en maison de repos, après que l'équipe soignante eut estimé qu'elle n'était plus en état de consentir. Il a été acquitté. L'affaire a ouvert un débat qui dure encore : qui décide qu'une personne malade ne peut plus consentir, et sur quels critères ?

Gros plan sur les mains de deux personnes âgées posées l'une sur l'autre sur une couverture en laine
Recherche de contact, apaisement, capacité à dire non : ce sont les signes que les équipes observent.

Dans la pratique, les équipes regardent des choses concrètes. La personne reconnaît-elle l'autre, le cherche-t-elle d'elle-même ? Paraît-elle apaisée et contente en sa présence, ou au contraire tendue, en pleurs, fuyante ? Est-elle capable d'exprimer un refus, par des mots, un geste, un mouvement de recul ? Et la relation est-elle équilibrée, ou l'un des deux est-il beaucoup plus atteint que l'autre ?

Deux situations particulières reviennent souvent. La première est la confusion d'identité : une personne atteinte d'Alzheimer peut prendre un autre résident pour son conjoint. La seconde est la désinhibition, un symptôme de certaines maladies, en particulier la démence fronto-temporale. Des gestes ou des propos sexuels inhabituels relèvent alors de la maladie et demandent un avis médical, pas un jugement moral.

Et si l'autre parent est toujours là ?

Le cas le plus déchirant est celui où votre parent malade s'attache à quelqu'un d'autre alors que son conjoint est toujours en vie, et vient le voir chaque semaine.

L'exemple le plus connu est américain. En 2007, Scott O'Connor, fils de Sandra Day O'Connor, ancienne juge à la Cour suprême des États-Unis, a raconté à la presse que son père, atteint d'Alzheimer et placé en institution en Arizona, était tombé amoureux d'une autre résidente. Il a décrit un homme redevenu heureux, « comme un adolescent amoureux », et une mère soulagée de le voir apaisé.

Toutes les familles ne réagiront pas ainsi, et personne n'est tenu de le faire. Le conjoint qui reste à domicile vit souvent cette situation comme un second deuil. Il a besoin d'un espace pour en parler : un psychologue, un groupe de parole d'aidants, l'équipe de la maison de repos. La question à se poser est rarement « est-ce acceptable ? », plutôt « qu'est-ce qui apaise mon parent malade, et comment protéger aussi celui qui reste ? ».

Ce que la maison de repos peut faire, et ce qu'elle ne peut pas faire

La maison de repos a un double rôle : protéger l'intimité des résidents et les protéger des abus. Elle peut aménager des moments sans interruption, respecter un panneau « ne pas déranger », accepter qu'un couple se retrouve dans une chambre, et réunir l'équipe soignante et le médecin coordinateur quand la capacité de consentir d'un résident pose question. Elle doit intervenir si un résident montre des signes de peur ou de détresse, si une relation semble imposée, ou si l'un profite visiblement de la confusion de l'autre.

Elle ne devrait pas, en revanche, interdire une relation entre deux adultes consentants parce qu'elle dérange le personnel ou parce qu'une famille le demande. En Wallonie, ce serait contraire à son propre projet de vie, que la loi l'oblige à rédiger sur ce point.

Si votre parent n'est pas encore entré en maison de repos, la question peut se poser dès la visite, à côté de celles de notre checklist de visite :

  • Le projet de vie de l'établissement parle-t-il de la vie affective et sexuelle des résidents ?
  • Un couple peut-il partager une chambre, y compris quand un seul des deux a besoin de soins ?
  • Comment l'équipe réagit-elle quand deux résidents, dont l'un atteint de démence, se rapprochent ?
  • Comment et quand la famille est-elle informée ?

Une direction qui répond calmement et précisément à ces questions a probablement déjà réfléchi au sujet. Une gêne visible ou une réponse du type « ça n'arrive pas chez nous » vous en apprend aussi beaucoup.

Mariage, cohabitation légale et héritage

Une relation tardive peut déboucher sur un projet de mariage ou de cohabitation légale. C'est là que les familles s'inquiètent souvent, et pas toujours pour des raisons sentimentales.

Un parent capable peut se marier, même à 90 ans et en maison de repos. S'il est placé sous protection judiciaire, le juge de paix doit dire expressément dans son ordonnance si la personne protégée reste capable de consentir au mariage et de faire une déclaration de cohabitation légale (article 492/1 du Code civil). Si le juge l'a déclarée incapable de se marier, elle peut tout de même demander au juge de paix l'autorisation de le faire, et le juge apprécie alors sa capacité à exprimer sa volonté (article 145/1). L'administrateur, lui, ne peut jamais consentir au mariage à sa place (article 497/2) : c'est un acte strictement personnel.

Les conséquences sur la succession sont réelles, et c'est souvent ce qui inquiète en premier. Sans testament, le conjoint survivant reçoit l'usufruit de toute la succession, les enfants recevant la nue-propriété. Même avec un testament, il ne peut en principe pas être privé de l'usufruit d'au moins la moitié des biens, qui comprend toujours le logement familial et ses meubles. Le cohabitant légal est moins protégé : il hérite de l'usufruit du logement familial et de ses meubles, mais un testament peut l'en priver. Un notaire peut expliquer ces règles à votre parent et, si les deux partenaires le souhaitent, aménager la situation avec des enfants d'une union précédente.

L'inquiétude pour l'héritage n'est pas un motif pour empêcher une relation. L'abus de faiblesse est autre chose : un partenaire qui isole votre parent de sa famille, des dons importants et inhabituels, des procurations bancaires signées dans la précipitation. Dans ce cas, le juge de paix peut être saisi pour une mesure de protection. Notre article sur le mandat extrajudiciaire et l'administration de biens explique comment ces outils fonctionnent, et pourquoi il vaut mieux les mettre en place quand votre parent peut encore choisir lui-même la personne de confiance.

Comment réagir quand on est l'enfant

Face à une relation qui vous dérange, trois questions aident à remettre les choses à leur place. Votre parent a-t-il l'air plus heureux, plus calme, mieux dans sa vie ? Est-il en sécurité, sans signe de peur ni de contrainte ? Est-il libre de dire non, et le dit-il quand il ne veut pas ?

Si la réponse est oui aux trois, le problème est probablement de votre côté, et il se travaille de votre côté. Si une des réponses vous inquiète, parlez-en à l'équipe soignante plutôt que de surveiller le couple ou de provoquer une scène pendant la visite. Demandez un entretien avec l'infirmière en chef ou le médecin coordinateur, décrivez ce que vous avez vu, et demandez comment l'équipe évalue la situation.

Évitez de demander à la maison de repos de séparer les deux résidents simplement parce que la relation vous met mal à l'aise. Pour une personne atteinte de démence, la perte brutale d'un repère affectif peut provoquer de l'agitation, de la tristesse, un repli. Et si vos frères et sœurs ne partagent pas votre lecture de la situation, la discussion ressemble à celles que nous décrivons dans notre article sur les conflits dans la fratrie : partir des faits, pas des opinions.

Quand faut-il s'inquiéter ?

Certains signes justifient une réaction rapide : un parent qui a peur de quelqu'un, qui pleure ou se raidit en sa présence, qui l'évite, des blessures ou des bleus inexpliqués, un changement brutal de comportement, des vêtements déchirés, ou de l'argent qui disparaît.

Dans ce cas, signalez les faits par écrit à la direction, en notant les dates et ce que vous avez observé. Sans réponse satisfaisante, adressez-vous à l'organisme qui contrôle les maisons de repos dans votre région : l'AVIQ en Wallonie, Iriscare à Bruxelles, Zorg en Gezondheid en Flandre. Des services spécialisés peuvent aussi vous écouter et vous accompagner gratuitement : Respect Seniors en Wallonie (0800 30 330), Écoute Seniors à Bruxelles (02 223 13 43) et le Vlaams Meldpunt Ouderenmis(be)handeling en Flandre (078 15 15 70). Si vous pensez qu'une infraction a été commise, vous pouvez porter plainte à la police.

La plupart des relations nées en maison de repos ne relèvent pas de ce dernier paragraphe. Elles relèvent de quelque chose de plus simple et de plus déroutant pour les enfants : leur parent a encore une vie à lui.

Choisir un établissement qui respecte la vie privée de votre parent

Nos conseillers connaissent les maisons de repos de votre région et peuvent vous aider à préparer les questions à poser lors de la visite. Le rappel est gratuit.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Une maison de repos peut-elle interdire une relation entre deux résidents ?+
Pas entre deux adultes qui consentent. En Wallonie, le Code wallon de l'action sociale et de la santé impose depuis 2019 que le projet de vie de chaque maison de repos garantisse le respect de la vie affective, relationnelle et sexuelle des résidents, quelle que soit leur orientation sexuelle. Partout en Belgique, la chambre du résident relève de sa vie privée. La maison de repos doit en revanche intervenir si un résident montre des signes de peur ou si l'un profite de la confusion de l'autre.
Les enfants peuvent-ils s'opposer à la nouvelle relation de leur parent en maison de repos ?+
Non, si le parent est capable de décider pour lui-même. Aucun texte ne donne aux enfants un droit de regard sur sa vie amoureuse, et le fait de payer une partie de la facture n'y change rien. Le malaise des enfants est compréhensible, mais il se travaille de leur côté, en parlant avec leur parent ou avec un psychologue. En cas d'inquiétude réelle pour sa sécurité, le bon interlocuteur est l'équipe soignante.
Une personne atteinte d'Alzheimer peut-elle consentir à une relation ?+
Le diagnostic seul ne suffit pas à le dire. Depuis le 1er juin 2022, l'article 417/5 du Code pénal exige un consentement libre, qui ne se déduit pas de l'absence de résistance et peut être retiré à tout moment. Il n'y a pas de consentement quand on profite d'une vulnérabilité liée à une maladie qui altère le libre arbitre. Les équipes évaluent au cas par cas : la personne reconnaît-elle l'autre, paraît-elle apaisée, peut-elle exprimer un refus ?
Une personne sous administration peut-elle se marier ?+
Oui, sauf si le juge de paix l'a expressément déclarée incapable de consentir au mariage dans son ordonnance (article 492/1 du Code civil). Même dans ce cas, elle peut demander au juge de paix l'autorisation de se marier, et le juge apprécie sa capacité à exprimer sa volonté (article 145/1). L'administrateur ne peut jamais consentir au mariage à sa place.
Que faire si l'on soupçonne un abus envers son parent en maison de repos ?+
Notez les dates et ce que vous avez observé, puis signalez les faits par écrit à la direction. Sans réponse satisfaisante, contactez l'organisme de contrôle de votre région : l'AVIQ en Wallonie, Iriscare à Bruxelles, Zorg en Gezondheid en Flandre. Respect Seniors (0800 30 330) en Wallonie et Écoute Seniors (02 223 13 43) à Bruxelles écoutent et accompagnent gratuitement. En cas d'infraction, une plainte peut être déposée à la police.

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